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CassationPublié au BulletinFormation : Formation restreinte

Cour de cassation, chambre criminelle (Formation restreinte), 21 janvier 2026, n° 25-84.643

ECLI:FR:CCASS:2026:CR00074

La Cour annule tout ou partie de la décision attaquée

Sommaire de la Cour

La saisine du juge d'instruction du chef d'une infraction se rapportant à une opération financière s'étend à l'ensemble des conséquences financières de ladite opération

Articles du code de procédure pénale visés

L'arrêt, étape par étape

Texte de la Cour, cité mot pour mot. Les noms sont remplacés par des initiales par la Cour elle-même.

Les faits et la procédure

1Il résulte de l'arrêt attaqué et des pièces soumises à l'examen de la Cour de cassation ce qui suit.

2A la suite d'un signalement adressé par leur commissaire aux comptes, les sociétés [6], [4], [5], ayant pour activité la vente au détail de matériaux de bricolage et de construction, et leur centrale d'achat, la société [8], ont déposé plainte auprès du procureur de la République après avoir découvert l'interposition frauduleuse dans leur circuit d'achat de deux sociétés intermédiaires, [1] et [2]. Elles ont indiqué que le schéma, destiné à percevoir des commissions occultes d'agent commercial auprès de leurs fournisseurs, avait été mis en place par deux directeurs de magasins, MM. [Y] [M] et [K] [E], aidés d'un tiers, M. [J] [V], tous trois associés et dirigeants des sociétés interposées, la compagne de M. [M], Mme [D] [L], ayant par ailleurs bénéficié d'une commission.

3Une information a été ouverte le 26 décembre 2022 des chefs d'abus de confiance, escroquerie en bande organisée, corruption passive ou active privée et association de malfaiteurs.

4Le juge d'instruction a saisi le ministère public d'une demande d'extension de sa saisine à des faits de blanchiment, en raison de la liquidation des deux sociétés par les trois suspects, ayant conduit au partage de deux boni de liquidation et à la création dans la foulée par M. [M] d'une nouvelle société titulaire d'un compte à terme. Un réquisitoire supplétif du 1er février 2023 a fait droit à cette demande.

5Le 8 novembre 2023, le juge d'instruction a ordonné une expertise comptable dont la mission consistait à procéder à l'analyse des bilans, comptes de résultats et autres éléments et pièces comptables des sociétés [2], [1] et [7], cette dernière détenant des parts de la première, aux fins, notamment, de vérifier la régularité des écritures comptables, de vérifier l'activité de ces sociétés en lien avec les activités des sociétés [3] et [8], et de rechercher si des opérations étaient susceptibles d'avoir porté atteinte à l'intérêt social des sociétés [1], [2] et [7].

6A la suite du dépôt du rapport, le juge d'instruction a sollicité le ministère public, en exposant que l'expertise comptable avait démontré qu'un certain nombre d'actes portant atteinte à l'intérêt social des sociétés gérées par les mis en cause, susceptibles de recevoir la qualification d'abus de biens sociaux, avaient été effectués et qu'il n'était pas saisi de ces infractions. Un réquisitoire supplétif a été délivré le 5 juin 2024 visant des faits d'abus de biens sociaux.

7MM. [M], [E], [V] et Mme [L] ont été placés en garde à vue. Ils ont été mis en examen les 4 et 5 juillet 2024, MM. [M] et [E], des chefs d'escroquerie en bande organisée, association de malfaiteurs, blanchiment, corruption privée passive, abus de biens sociaux et abus de confiance, M. [V], des mêmes chefs à l'exception du délit d'abus de confiance, Mme [L], des chefs de recel d'escroquerie en bande organisée et recel d'abus de biens sociaux.

8Ils ont chacun saisi la chambre de l'instruction d'une demande d'annulation de pièces de la procédure.

Les questions examinées par la Cour

Sur le premier moyen, pris en sa seconde branche

Réponse de la Cour

9Le grief n'est pas de nature à permettre l'admission du pourvoi au sens de l'article 567-1-1 du code de procédure pénale.

Mais sur le premier moyen, pris en sa première branche

Ce que soutenait le demandeur

10Le moyen est pris de la violation des articles 80, 81 et 82 du code de procédure pénale.

11Le moyen critique l'arrêt attaqué en ce qu'il a cancellé et annulé les pièces de procédure et les mises en examen, alors qu'en donnant mission à l'expert-comptable de rechercher dans les documents comptables les éventuelles atteintes à l'intérêt social des trois sociétés, le juge d'instruction n'a pas fait d'acte hors saisine, étant déjà saisi des faits, soit les agissements frauduleux des mis en cause sur les trois sociétés, et n'étant pas lié par les qualifications d'abus de confiance et d'escroquerie visées aux réquisitoires.

Réponse de la Cour

Vu les articles 80 et 81 du code de procédure pénale :

12Il résulte de ces textes que, si le juge d'instruction ne peut informer que sur des faits dont il est régulièrement saisi, sa saisine du chef d'une infraction se rapportant à une opération financière s'étend à l'ensemble des conséquences financières de ladite opération.

13Il s'en déduit également que le juge d'instruction est saisi des faits qui lui sont dénoncés par un réquisitoire introductif ou supplétif indépendamment de la qualification qui leur est donnée.

14Pour prononcer l'annulation de l'expertise comptable en raison du dépassement de la saisine du juge d'instruction, l'arrêt attaqué énonce que le réquisitoire introductif daté du 26 décembre 2022 avait ouvert l'information contre personne non dénommée pour les infractions d'abus de confiance, escroquerie en bande organisée, corruption passive ou active de personnes n'exerçant pas une fonction publique et association de malfaiteurs.

15Les juges relèvent que les pièces jointes au réquisitoire sont constituées de deux procédures qui ne traitent que de faits qualifiés d'escroquerie, abus de confiance et corruption, avec principalement pour victimes les sociétés [6], [4], [5] et [8], et concluent qu'aucune de ces procédures n'ayant trait à des faits d'abus de biens sociaux dans les sociétés par actions simplifiées [1] et [2], l'étendue de la saisine ne concerne que les faits d'abus de confiance, escroquerie en bande organisée, corruption passive ou active de personnes n'exerçant pas une fonction publique et association de malfaiteurs.

16Ils retiennent que l'atteinte à l'intérêt social ne figure pas parmi les éléments constitutifs de chacune des infractions mentionnées au réquisitoire introductif du 26 décembre 2022.

17Ils ajoutent que le réquisitoire supplétif du 1er février 2023 a été délivré du chef de blanchiment, infraction dont ils rappellent les éléments constitutifs, en déduisant que ce réquisitoire n'a pas saisi le juge d'instruction de l'infraction d'abus de biens sociaux.

18Ils en concluent qu'à la date du 8 novembre 2023, date de l'ordonnance de commission d'expertise contestée, le juge d'instruction n'était pas saisi de l'infraction d'abus de biens sociaux.

19En statuant ainsi, la chambre de l'instruction, qui ne pouvait pour apprécier l'étendue de la saisine du juge d'instruction se contenter d'analyser les éléments constitutifs des infractions visées aux réquisitoires, a méconnu les textes susvisés et les principes ci-dessus énoncés.

20En effet, le juge d'instruction, saisi des faits d'abus de confiance commis au préjudice des sociétés plaignantes et d'escroquerie commis au préjudice de leurs fournisseurs, devait informer sur l'ensemble de leurs conséquences financières, incluant l'utilisation des fonds frauduleusement perçus par les sociétés interposées.

21La cassation est par conséquent encourue de ce chef.

La décision

  • CASSE et ANNULE, en toutes ses dispositions, l'arrêt susvisé de la chambre de l'instruction de la cour d'appel de Fort-de-France, en date du 17 juin 2025, et pour qu'il soit à nouveau jugé, conformément à la loi ;
  • RENVOIE la cause et les parties devant la chambre de l'instruction de la cour d'appel de Fort-de-France, autrement composée, à ce désignée par délibération spéciale prise en chambre du conseil ;
  • ORDONNE l'impression du présent arrêt, sa transcription sur les registres du greffe de la chambre de l'instruction de la cour d'appel de Fort-de-France et sa mention en marge ou à la suite de l'arrêt annulé ;

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